Le travail de Ka Ti est coloré, joyeux, léger, dense, exubérant et sage.

 

 

J'ai bien conscience, en disant cela que l'accumulation d'adjectifs n'est pas une solution pour une peinture difficile à décrire - mais n'est-ce pas toujours le cas !? Entre figuration cosmologique et planches de zoologie. Une peinture très proche des tapisseries de Jean Lurçat, pour le motif et la couleur bien sûr, mais aussi pour la matière, crayons et encre donnant à la surface l'aspect soyeux d'un tissu. Chaque tableau semble être un fragment d'une œuvre plus vaste, perdue ou à venir, un gros plan sur un détail d'une fresque, suspendu entre l'infiniment grand et l'infiniment petit. La vue de l'univers par le petit bout de la lorgnette en quelque sorte ! La toile à peine effleurée et parfois, quelques surépaisseurs, incrustations de matières prises comme des insectes nocturnes dans un piège lumineux.

 

Mais qu'est-ce que ça représente ??

 

Ne regardez pas le titre : pas de projet, pas de thème, pas d'architecture, pas de représentation, on n'est pas au théâtre ! Juste le choix de la couleur du premier crayon ! Après ... et bien après le dessin prolifère et c'est tout ! Il prolifère d'un point B à un point B, Big Bang ! Et envahit l'espace en tout liberté à la manière de : "Chapeau de paille, paillasson, somnambule, bulletin, tintamarre..." Le crayon n'aime pas la précipitation, alors la main est patiente, posée, elle a tout son temps. La peintre tient toute entière dans la mine de crayon. Tout en elle est en ébullition sauf la main qui reste sage ! La ligne et la couleur décide de la forme et suggèrent les figures. La perspective est encore à deux dimensions, les lois de la génétique ne s'appliquent pas !

 

Seul le troisième œil reste vigilant. Et encore ! La vigilance méridionale d'un jour d'été à l'heure de la sieste !

 

Le travail consiste à être totalement dans le présent de l'œuvre. Rester disponible, détendue, attentive et minutieuse pour ne pas rater les petites singularités qui rendront le "voyage de peindre" unique et précieux. Ne pas accueillir les idées nouvelles comme des concepts intellectuels mais comme des motifs décoratifs. Je sais dans le "milieu", la posture convenue, aujourd'hui est au mépris de la peinture décorative, tant pis pour le milieu.

 

Le titre viendra beaucoup plus tard, parfois à contre cœur ! Il pourra même venir du public. Il ne faudra pas le prendre comme une "injonction" à comprendre comme ceci ou comme cela, plutôt comme une clef, juste une petite clef d'or qui permet parfois d'entrer dans l'image, qui s'y ajoute, ou qui permet, au contraire d'ouvrir une porte dérobée vers d'autres horizons.

 Ka Ti nous propose un labyrinthe sans mur, un "jardin à la française" crée par un pâtissier ivre d'amour. On choisit de s'y perdre ou pas. Ca ne sert à rien de décrire.

 

Décrire !

 

Ça sonne comme "désécrire"

 

Picasso disant, je crois, "on passe dix ans à apprendre à peindre et le reste de sa vie à désapprendre !"

Ka Ti s'attache avec tendresse et curiosité aux tout premiers moments de la vie des choses et des corps.

Son travail peut s'apparenter à l'art brut et l'art brut, par définition, échappe à l'auto-analyse. Bien sûr et c'est légitime, les amateurs de mythologie pourront décrypter partout dans son travail, des prémisses de mythes, des embryons de légendes. Chez elle, l'image précède la parole;

Ka Ti ne remet pas de l'ordre dans le chaos, au contraire elle réanime le chaos et rebat les cartes du monde pour lui laisser une chance de partir dans une autre direction.

 

J'ai le sentiment que son art est un art de la nécessité. Tant mieux si on le trouve beau, délirant ou agréable. Tant mieux si on peut le partager et qu'il trouve écho chez les autres, mais c'est avant tout un art impulsif, un art dont on sent qu'il est indispensable à la survie du peindre lui-même.

 

Les amateurs de psychanalyse s'efforceront sans doute de traquer les discours subliminaux et tisseront une toile indiscutable dans laquelle le sens de l'œuvre sera capturé et dévoilé.

Pour eux l'œuvre se fera miroir.

 

J'imagine bien les personnages des tableaux, humains, animaux et objets confondus, écouter ces explications avec le plus grand sérieux et beaucoup de patience.

Mais dès que le dernier exégète aura passé la porte, ils oublieront tout et retournerons tranquillement à leurs plaisirs dionysiaques.

Le troisième œil pourra continuer sa sieste.

 

Frédéric MAGNIN